Chili/Argentine; une histoire de frontières

01/01/2013, le 22e premier janvier depuis mon cri originel. Aussi loin que je m’en souvienne, tous endossent d’inédites résolutions toujours plus prometteuses qu’indociles. Les sylphes de mes précédents réveillons me reviennent alors à l’esprit. Où étais-je l’année passée ? Et les berges antérieures ? En Espagne à Barcelone, au Brésil à Paraty, en République dominicaine à Punta Cana… Une nouvelle destination exotique vient s’ajouter au palmarès : Puerto Madryn, en Argentine. Seulement, cette dernière revêt un parfum particulier. Loin des préoccupations habituelles telles qu’« arrêter la cigarette » ou « réussir les concours d’école de commerce », 2013 ne sera l’année que d’une seule promesse, celle de l’ « épanouissement ». Le Larousse lui accorde le statut de « développement plein et heureux », quand Le Robert lui octroie « la plénitude de ses facultés intellectuelles ou physiques ». Ainsi, 2013 rimera avec découverte et ouverture. Apprentissage, écoute et audace enfileront leurs plus beaux habits, pendant que les imprévus et enchantements déploieront leurs pétales, sur leur 31. Un cocktail prometteur d’ores et déjà biberonné depuis le 21 octobre dernier. 

C’est porté par ce désir d’élargissement de la pensée que je prends part à l’expédition menant à la péninsule Valdès, escorté par un panel de voyageurs rencontrés la veille. Encadré par le golfe San José au nord, et par le Nuevo au sud, l’immense excroissance tient son nom de José Lucio Travassos Valdez, qui parraina l’expédition ayant conduit à sa découverte. Chaque année, baleines et orques s’y retrouvent pour mettre bas, quand lions de mer, pingouins, otaries, éléphants de mer, choiques (cousin de l’autruche), et autres guanacos (cousin du lama), bordent les rives, ou se nichent dans les anfractuosités de la côte. Cette maternité de l’Atlantique laisse parfois place à un phénomène étourdissant lorsque les géants des mers approchent jusqu’à la grève pour happer les bébés phoques lézardant sur la plage.

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Après cinq jours de contemplation de la faune et de la flore patagonienne, il est temps de reprendre le chemin du macadam, en direction de Bariloche. Mon pouce ne le sait pas encore, mais il se dessine derrière les chaussées sinueuses de la Province de Río Negro l’un des trajets les plus épineux à dompter depuis le début de notre périple. Attentes interminables, chaleurs accablantes, pluies diluviennes…Les éléments ne trahiront nullement leur réputation et ne manqueront ni de diversité, ni d’intensité, tout au long des 1132 kilomètres me séparant de la destination visée. Je lâche ainsi les 33 degrés de Puerto Madryn et la côte atlantique pour rejoindre la célèbre ruta 40, murmurant à l’oreille de la cordillère, rapidement aperçue lors de ma descente vers Ushuaia. J’éprouve d’emblée les plus grandes difficultés à m’échapper de la ville et requiers la collaboration d’un chauffeur de « collectivo », qui accepte de  me convoyer à une dizaine de kilomètres, à l’extérieur de la ville, afin de faciliter mon départ.  J’atterris ainsi sur le bas-côté de la ruta 25, qui traverse le pays d’est en ouest. L’une des routes les moins fréquentées d’Argentine, spécialement le premier samedi de l’année, en pleines vacances scolaires. En bientôt trois heures, sous un soleil tonitruant, seule une demi-douzaine de véhicules m’auront fait la grâce d’un léger vent frais de part leur fulgurante allure face à mon pouce à la limite de la résignation. Le temps se fait si long que j’improvise une partie de pétanque ; des cailloux en guise de boules, un noyau de nectarine pour cochonnet. A l’horizon, deux silhouettes se profilent. Ce sont finalement deux étudiantes argentines, ayant elles aussi opté pour l’auto-stop, afin de filer en congés à moindre coût. Une grande nouveauté ! Pour la première fois, je ne suis plus seul voyageur de sentiers. Certes, la probabilité d’emberlificoter un chauffeur, à trois passagers, rapetisse inéluctablement étant donné les circonstances, cependant, le charme d’une présence féminine suscite l’attention de certains automobilistes et fait office d’une aide précieuse. Un air de « nueva cancion » (musique folk engagée argentine) toute droite sortie de leur caisson de basse transporté dans leurs bagages, égaye notre attente. Nous imaginons chorégraphie, danses et autres divertissements afin d’attirer l’œillade des quelques conducteurs jaillissant des mirages accrochés au dos de la colline et surplombant notre désertique boulevard. Par chance, nous parvenons à gagner Esquel, à 600 kilomètres, à la tombée de la nuit. Nos chemins se sépareront ici. J’irai planter ma tente dans le jardin d’une maison garnissant un virage à l’entrée de la ville, elles dégoteront un taxi jusqu’à l’hostel le plus proche.

 

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Au chant de l’alouette, c’est un vent dévastateur qui s’invite à jouer les réveils-matins. Sous une pluie torrentielle, les piquets de ma tente se décrochent un à un, remuants sur un sol détrempé. Dans une gadoue naissante, je ne tarde pas à rassembler mon saint-frusquin avant de poursuivre ma remontée vers Bariloche. Toujours sous une météo capricieuse, une allemande, venue rendre visite à son amoureux argentin pour les vacances, me fait signe d’embarquer. Soucieux de ne pas m’abandonner dans des parages peu propices à l’auto-stop, les deux tourtereaux transgresseront leur itinéraire et guetteront avec moi la prochaine âme charitable qui me conviera à me mettre à l’abri à leurs côtés. C’est donc avec un père et son fils, eux aussi sensibles à ma délicate position, que j’accoste le rond-point des sept lacs et les montagnes déchiquetées du nord ouest patagonien. Ces décors que j’avais découvert pochardés d’un ciel irradié il y a trois semaines revêtent aujourd’hui un gris menaçant et une obscurité déconcertante ; étonnante Patagonie. Seuls quelques courageux coureurs de fond et leurs supporters se révèlent au grand air pour la 3° édition du semi-marathon annuel de Bariloche.

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Arrivé à l’improviste, je me heurte à une nouvelle complication. La ville est l’une des plus prisées du pays à cette époque de l’année. Les bacheliers frais émoulus y accourent fêter dignement l’obtention de leur diplôme, les fortunés y rejoignent leur villa de bord de lac, et les baroudeurs en tous genres affluent en masse après un réveillon allègrement célébré. Ainsi, la cité est bondée, les auberges suivent la cadence et les emplacements de campement ne désemplissent pas. Je tente ma chance à l’hostel 441 Beloo*, une auberge néo-zélandaise vivement recommandée par deux acolytes allemands croisés le soir du 31. Tous les lits ayant trouvé locataires à leurs couvertures, je soumets à Rodrigo* (gestionnaire de l’auberge), l’idée de passer la nuit sur l’un des canapés meublant le salon. Ce dernier me rétorque que ce dénouement est irrecevable vis à vis des autres invités des lieux. Néanmoins, une autre solution s’offre à moi : participer aux tâches ménagères, élaborer la popote quotidienne, renseigner la clientèle printanière, orienter les plus inexpérimentés. En contrepartie, je dispose du deuxième gradin d’un lit superposé, dans le délectable capharnaüm dissimulé derrière l’écriteau « Privé », au fond de la salle de séjour, et abritant l’attirail des résidants partis en expédition journalière. En l’espace de quelques minutes, je suis ainsi catapulté au grade d’« assistant de direction » de l’auberge, et colocataire de Rodrigo.

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C’est sous cette truculente sinécure que je fais la rencontre de Rob G.D : un américain, vivant dans un ranch proche de San-Francisco, adepte de sensations fortes, pilote d’hydravion et fondateur de « Coolwine », entreprise spécialisée dans le réfrigération industrielle du vin, en Californie. En voyage d’affaires à la découverte de cépages argentins et chiliens, il me propose de l’accompagner expérimenter son autre passion : la pêche à la mouche. Nous rejoignons Eduardo Bladauskas. Installé à Bariloche depuis une dizaine d’années, il a réuni hobby et perspective professionnelle en créant fishing-life, dédié à chaperonner les novices dans leurs premiers pas de pêcheurs. Le temps d’une journée, nous descendons le « Rio Limay », à bord d’une modeste embarcation pneumatique. Une nouvelle version du célèbre chef d’œuvre de Robert Redford accouche du lit de la rivière, aux couleurs de l’automne. Edouardo, dans le rôle de John Maclean, me transmet son savoir d’une profonde véhémence. Tel un métronome, le lancé est un art qui se pratique sur un rythme à quatre temps entre la position 10 heures et la position 2 heures. Une fois ce geste maitrisé, je parviens par deux fois à faire à une carpe l’effroi de l’attraper ; sans pour autant couronner de succès mon initiation puisque par deux fois, elle réussira à s’échapper.

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Surnommé la « Suisse argentine » Bariloche n’est pas seulement le refuge des truites et autres saumons, il est aussi le temple du chocolat. Des arômes de cacao émanent du village et le fantôme de l’excentrique Willy Wonka hante les allées embourgeoisées. La vendeuse de la chocolaterie « Mumuschka » m’apprend que Bariloché est également tristement célèbre pour avoir protégé de hauts dignitaires nazis, serviteurs du troisième Reich. Otto Meiling, membre des jeunesses hitlériennes dirigeait le club d’alpinisme, le boucher d’Auschwitz, Joseph Mengele y passa son permis et le SS Erich Priebke y tenait une épicerie. Un « Naziland » découvert en 1995.

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Au bout de cinq jours, je quitte la province de Rio Negro, direction la frontière Argentino-chilienne, afin de rejoindre Santiago. Pour la première fois depuis le départ de Lima il y a trois mois, mon 65ème conducteur est en fait, une conductrice. Cette dernière m’informe que le poste douanier au nord de Bariloche a été victime d’un incendie la nuit du réveillon. Depuis, le passage de la frontière est défendu aux automobilistes. Seuls certains camions sont autorisés à circuler, sauf le week-end. Or, nous sommes le vendredi 11 janvier ; il me reste donc six heures pour dénicher un véhicule susceptible de me transporter jusqu’à Osorno, au Chili, à environ 300 kilomètres. Je n’aborde le territoire chilien qu’en début de soirée. Par un heureux hasard, la station service où je suis déposé est assailli de camionneurs désireux d’atteindre la capitale chilienne le lendemain matin. Je questionne, j’interroge, bondi d’un camion à l’autre. Un démarchage rapide et efficace puisqu’en à peine 15 minutes, un convoyeur de marchandises libère le siège passager de son « 46 tonnes » Mercedes; non sans l’aide de mon patronyme, identique à celui de la compagnie de transport. Par respect envers le chauffeur m’ayant accepté dans sa cabine, je m’efforce de garder l’œil éveillé et la conversation attrayante, autant que mon espagnol me le permet, jusqu’au petit matin.

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Je retrouve ainsi Santiago du Chili, porte-drapeau d’un pays en pleine effervescence, et hospitalière de plus d’un tiers de la population chilienne. Depuis près d’un siècle, l’exode rural s’est terriblement accru autour de la plaza de Armas ; le joyau de Pedro de Valdivia. Aujourd’hui, le grand Santiago s’étend sur plus de 35 kilomètres du nord au sud, et 40 kilomètres d’est en ouest. Divisé en 24 communes autonomes, il représente le véritable centre politique, industriel, culturel et économique du pays. D’immenses artères donnent leurs noms à autant de quartiers : El barrio alto, Nunoa, Vitacura, Apoquindo… Au nord, le quartier de providencia fait disparaître les tee-shirts/tongs, au profit des costumes sombres d’hommes d’affaires et bureaucrates. Le centre historique promène les touristes à travers ses grandes ruelles piétonnes rappelant l’architecture coloniale d’Amérique du sud.

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Au détour d’une alcôve de la calle Lota, mon regard s’accroche à la façade d’une discrète vitrine portant le paraphe d’un probable confrère de Figaro. Celui-ci n’est ni dramaturge, ni homme de lettre, mais n’en restera pas moins flatté d’être élevé par mes soins au rang de barbier de Santiago. Ses ustensiles dans une main, une lame de rasoir dans l’autre, il incarnera le temps d’un maté (infusion traditionnelle), le serviteur virevoltant, dévoué à me débarrasser de la crinière fleurissante le long de ma mandibule depuis bientôt trois mois.

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Dépossédé d’une barbe devenue encombrante, je suis accueilli chez Edouard Jara (l’ancien SKEMIEN rencontré et interviewé lors de mon précèdent passage) au 11e étage d’un gratte-ciel de la calle Holanda. Flanqué à l’est par la cordillère des Andes et ses neiges éternelles, à l’ouest par celle de la costa, enlacé par le cerro San Cristobal marquant la fin de la vieille ville et le Santa Lucia, le balcon laisse place à de splendides crépuscules aux teintes époustouflantes. Edouard étant en déplacement en Argentine, sa colocataire et sa petite sœur me serviront de guide, m’accordant le gîte, parfois le couvert. A elles deux, elles me feront découvrir des facettes encore inconnues de cette ville où les concerts de rues et autres brocanteurs enflamment certains quartiers. Chloé, arrivée en échange universitaire à Santiago il y a trois ans, occupe désormais un poste de consultant marketing chez Leche MDB, une agence de publicité design/graphique. Un soir, elle me laissera prendre part aux festivités organisées pour ses collègues de travail, me permettant ainsi d’en apprendre un peu plus sur les réalités du monde professionnel chilien. 

Dimanche midi, sous un soleil sans nuage pour l’attrister, Laura, la cadette d’Edouardo, me souffle l’idée de plier bagage pour s’envoler vers l’amphithéâtre des collines, à 115 kilomètres vers l’ouest : Valparaiso ; port mythique du continent, fréquenté il y a longtemps par Robinson Crusoé.

« Un point de la planète s’alluma minuscule…

Surgirent des navires pavoisés

Beaux comme des colombes de rêve

Valparaiso scintilla dans la nuit de l’univers » 

                                                                                   Pablo Neruda. J’avoue que j’ai vécu.

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Au delà des édifices fatigués festonnant le port chanté par les marins du monde entier, de vieux funiculaires bringuebalants partent à l’assaut du relief où un arc-en-ciel de couleurs se dessine sur les murs des maisons. Dans un décor pittoresque, nous parcourons passages et ruelles abruptes, sous le regard philosophe de chats sauvages à la robe Tabby, ornant les escaliers. Sur certaines places, les artistes du coin organisent des « bœufs » à la guitare. Nous sommes accompagnés dans notre ballade par un groupe d’étudiants chiliens, intrigués par ces « frenchies » du chili. Plus tard, nous nous accordons le luxe de parcourir la côte vers Vina del mar, à bord d’une Renault 9 alliance cabriolet, dénichée lors du scintillement vermeille d’un feu tricolore. Le propriétaire de cette antiquité est un chilien de retour au pays après une longue expatriation à New-York et aux Etats-Unis. Ce dernier nous annonce fièrement que son jouet de 1982 est un modèle unique, destiné exclusivement au marché nord-américain lors de la prise de contrôle d’American Motors Corporation par Renault. Au sommet d’un monticule de sable, nous admirons le couché du soleil disparaissant à l’horizon. Nous y ferons la rencontre d’un autre écolier qui nous dégotera un logis chez l’une de ses connaissances, sur les hauteurs de Valparaiso.

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Je consacre les dernières heures de mon séjour à Santiago à m’entretenir avec Cécile Carnoy, diplômée 2003, commerciale grands-comptes export chez FOSKO, dont le témoignage est retranscrit dans l’onglet :http://www.theskemaglobestoppeur.com/skema-alumni/temoignages/

Le jeudi 17 janvier 2013, je jette un dernier regard sur le « tigre de l’amérique latine » et oriente ma pupille vers le foyer du « tango,  vino et asado » : Buenos Aires.  Un métro, puis deux bus m’aident à mettre la main sur une station service à la sortie de la ville. Les bornes défilent, la frontière argentine se rapproche plus promptement que je ne le supposais. Au pied de la vallée masquant le poste de contrôle accroché à son sommet, des travaux ralentissent la circulation et bloquent le passage des vacanciers. Je parviens à coiffer cette sournoise embûche en me faisant escorter par le responsable du chantier, le long des 20 kilomètres serpentant la colline, jusqu’à la bordure chilienne. Je me réjouis d’apercevoir que je suis l’un des rares à être parvenu ici raccourcissant ainsi la perspective d’attente, contrairement à ce que j’observe de l’autre coté du passage frontalier, en direction du chili. Mon passeport appréhende le prochain coup de tampon qui, d’un coup sec, viendra une fois de plus violer l’une de ses pages immaculées. Qu’il se rassure, le sablier se stoppera brusquement au moment où l’agent de sécurité m’avertira que, suite aux modifications d’infrastructures des voies de communications, et afin de réguler la circulation, les autorités autoriseront le trafic vers le Chili de 7 heures du matin à 20 heures, et n’ouvrira dans le sens opposé qu’à 21 heures.

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Au total, ce n’est pas moins de cinq stands d’inspections argentino/chilien arpentés depuis mon passage à San Pédro de Atacama, au nord du Chili, en décembre dernier. Coup du sort ou inaptitude gouvernementale, chacun de mes passages célèbreront une nouvelle péripétie. Après six heures d’attente, seul dans le hangar vitrifié, une vague d’automobilistes accostent les guichets frontaliers. Je n’ai plus que l’embarras du choix dans la sélection d’un véhicule et m’accorde l’impertinence d’écrémer « mes » candidats à l’auto-stop en les questionnant sur leur destination finale. A la suite du sondage, c’est finalement « Mendoza » qui emporte la mise, une Ford fiesta rouge écarlate pour y cheminer. Je suis déposé vers minuit à une pompe à essence, certes peu fréquentée mais sécurisée. Avachi sur l’une des tables de la station, je jongle entre siestes abrégées la tête dans mes bras entrecroisés, et succincte restauration de chips ondulées et cookies écrasés. L’esgourde attentive, je guette le prochain conducteur qui viendra franchir le seuil de la porte, déclenchant ainsi une sonnerie d’avertissement.

Ce n’est qu’à deux heures du matin qu’un policier en civil et son épouse m’implorent de les rejoindre afin d’avancer jusqu’à une prochaine aire de repos, davantage visitée. Je continue ma progression toute la nuit durant jusqu’à ce qu’un pourtant bienveillant accompagnateur, persuadé de l’emplacement qu’il estime idéal « para hacer a dedo » selon ses mots, me déposera le long de l’« autopista » dans les alentours d’une bourgade dont le nom m’a échappé. Je vais rapidement m’apercevoir que c’est en fait le pire endroit pour exercer cette activité. Imaginez tendre le pouce, sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute du sud, au petit jour, n’ayant pour seul attrait que le vert absinthe de votre sac à dos.

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Les heures défilent et toujours aucune once d’espérance, pas même une esquisse de ralentissement de la part des autoroutiers, ni même un regard qui se détourne. Mon paquet de Marlboro écume ses dernières tiges, ma bouteille d’eau déplore la sècheresse régnant en son fond, mes articulations s’emplissent de fourmillements. Je prends la décision de traverser la voie rapide – seul un coup d’œil à gauche suffit à analyser la circulation –  à la recherche d’un habitant qui sera en mesure de m’avancer jusqu’au péage, à 15 kilomètres de là. Une Audi A3 noire semble s’être égarée de l’autre côté de la voie. Je m’empresse d’enjamber la balustrade légèrement rouillée et fonce vers elle. Ma cabane sur le dos rebondissant au rythme de mes pas, j’aspire secrètement à un nouveau souffle et un dynamisme retrouvé. Une ambition confirmée puisque les deux gentlemen à bord de la berline aux vitres teintées, face à mon abattement manifeste, acceptent de me laisser une place au milieu de leur bric-à-brac, entassé à l’arrière du véhicule. Une fois de plus, le destin m’inculque qu’à force d’obstination et d’un brun d’inspiration, même l’adversité la plus unanime se transfigure toujours en bonne-fortune. En effet, Gerardo et Luis, non seulement se rendent, au delà du péage, directement jusqu’à Buenos Aires, mais ne sont autres que l’entraineur de l’équipe nationale de football du Paraguay et son agent. Les deux complices n’hésiteront pas à me chambrer pendant les 9 heures de trajet, me faisant remarquer que je possède une curieuse conception des 15 kilomètres initialement quémandés ; nous en sillonnerons neuf cent cinquante. Neuf cent cinquante kilomètres interrompus par une frayeur survenue à l’approche de « Mercedes ». Lancé à 150 kilomètres/heure sur une double voie, une fracassante explosion retentie à l’intérieur de notre carrosse. Le pneu arrière gauche vient vraisemblablement d’éclater. Instantanément, je suis brinquebalé de part et d’autre de la banquette, solidement cramponné à l’appuie-tête devant moi, rebondissant tantôt sur une valise, tantôt sur l’Eastpak orange plaqué contre la vitre. Luis, s’efforce péniblement de redresser l’engin aux quatre anneaux. Chassée à droite, dérapage à gauche, nous atterrissons finalement laborieusement dans le fossé encadrant la route. Plus de peur que de mal ! Surtout lorsque je réalise que la voiture zyeutant notre pare-choc a, d’un vif coup de volant, évité l’impact quelques secondes plus tôt.

« Le meilleur qu’on puisse ramener du voyage, c’est soi-même, sain et sauf. »

Proverbe persan.

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Nos esprits retrouvés, un changement de roue tumultueux, un tour au garage et une pause déjeuner plus tard, les deux amis me conduisent jusqu’à la porte de mon futur pied à terre, dans le centre ville de Buenos Aires. Nos mails échangés, je leurs lance un dernier « merde » pour la prochaine rencontre de leur équipe fétiche et une promesse de se revoir au Brésil pour l’affiche de la finale de la coupe du monde 2014 : France-Paraguay.

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Consolé de toutes les vicissitudes du passé, je rejoins mes appartements, au numéro 1194 de la calle Hipolito Yrigoyen dans le centre ville de Buenos Aires. Claude, un motard « tour du mondiste », rencontré un mois plus tôt en plein Salar d’Uyuni, en Bolivie, à pris soin de laisser les clés de sa suite, au portier de l’immeuble. En vadrouille à Mar del Plata, afin d’assister au super classico Boca-River, ce n’est qu’à son retour deux jours plus tard que nous partageons notre premier déjeuner ensemble avec son camarade de route, Mark. Le soir même, je suis convié à un apéritif placé sous le signe des retrouvailles avec d’autres motocyclistes, amis de Claude et Mark.

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Pendant que Claude prend part à ses cours d’espagnol, je consacre mes journées à la découverte d’une ville qui me fascine. Entre Océan et jardins australs, ville cosmopolite par définition, terre d’accueil de générations d’immigrants venus d’outre-mer, cité du vieux continent et du nouveau monde, Buenos Aires abrite un passé dont peu de villes peuvent se vanter. Tantôt l’Espagne du côté de l’Avenida de Mayo, tantôt l’Italie vers La Boca ou encore Paris du côté de Ricoleta, chaque quartier reste intimement lié à une page de son histoire séculaire. Certains considèrent les portenos (ceux du port)  comme des« italiens qui se prennent pour des Anglais parlant l’espagnol ». Buenos Aires est à l’image de son pays ; à deux vitesses. Les quartiers de Palermo et Belgrano donnent l’illusion d’abondance et de prospérité quand la pauvreté, tapie dans l’ombre, germe des villas miserias où s’entassent des milliers de laissés-pour-compte. Parfois, à la tombée du jour, il est possible d’observer les cartoneros s’enrichir d’ordures pour en faire leur bungalow. Tournant le dos à son estuaire, la ville tentaculaire exalte un parfum indiciblement envoûtant. Malgré un budget serré, je ne peux m’empêcher de laisser aller ma curiosité à l’exploration des monuments mythiques de la ville, tel que le Teatro Colon, dont les 110 pésos argentins demandés à l’entrée se rentabilisent dès les premières contemplations des plafonds, foyers, fauteuils en velours rouge bordeaux et autres salons blanc et or. Dans l’enceinte principale à l’acoustique quasi-parfaite, une retraitée, ancienne cantatrice, nous divulguera l’étendue de son talent en interprétant un Ave Maria bouleversant.

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De l’autre côté de la ville, « La bombonera », cœur battant du football argentin, emblème triomphal du club de Boca Junior, où la ferveur du ballon rond et les exploits de Maradona habitent encore les tribunes du stade, attend ses supporters. Ce temple du football mondial est situé au cœur du quartier non moins mythique de La Boca, au blason bleu et jaune. Ce dernier doit en fait ses couleurs au drapeau suédois. La légende raconte qu’au début du XXe siècle, La Boca arborait les mêmes coloris que le quartier voisin de Boedo. Les autorités compétentes décidèrent alors d’organiser un match de football afin de désigner un vainqueur qui conserverait ses couleurs. Boca, qui perdit la rencontre, devait se dénicher un nouveau fanion. En 1907, les hautes instances du club décidèrent que les couleurs du pavillon du premier bateau accostant le port de Buenos Aires deviendraient leur étendard. Ce navire fut suédois, La Boca devint Jaune et bleu.

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Je m’aventure pas à pas dans le dédale des ruelles du ghetto. Sur les rives du fleuve Riachuelo, de vieilles carcasses de bateaux rouillées expirent leur dernier souffle, d’immenses usines désaffectées témoignent de l’activité portuaire désuette.  Rose, jaune, vert, orange… Les maisons basses en bois ou tôle ondulée, parfois sur pilotis, ripolinées de couleurs diaprées et pétillantes, perpétuent le charme de « La Républica de La Boca ». Dans ces rues bondées de chalands, je fais le souhait égoïste que les touristes disparaissent afin d’être le seul à observer la fibre artistique s’animer autour des spectacles improvisés de Tango et déguster la musique s’échappant  des ouvertures rectangulaires des habitations.

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Plus tard, initié au légendaire tango, le temps d’une milonga, par Thomas Mila (Account manager chez Huddle Group), affranchi du quartier de « Récoleta » par Thibaut  Becherel (Account Director Cala chez InfoVista), et bientôt hébergé dans le quartier de « Palermo » par Claire Chauvet (Etudiante SKEMA Sophia-Antipolis, stagiaire Procurement & Sales officer chez Sudamerys), c’est tout le réseau SKEMA qui s’évertuera à rendre mon séjour à Buenos Aires attractif et instructif. Dans le quartier des affaires, inondé de building, proche de l’avenue 9 de Julio, je m’adonne aux entrevues avec Thomas et Thibaut, dont les déclarations parachèveront les témoignages des populations locales, rencontrées dans tout le pays.

« Qu’est-ce qu’un voyageur ? C’est un homme qui s’en va chercher un bout de conversation au bout du monde. »

Barbay d’Aurevilly

Un soir, invité à participer au traditionnel « asado » (barbecue argentin), chez Thibaut, j’y retrouve des visages familiers. Revenons quelques épisodes en arrière. Peu de temps avant mon départ d’Ushuaia, à cours d’argent et privé de ma carte de crédit dérobée en Bolivie, j’avais déambulé dans tous les hôtels de la ville à la recherche de compatriotes français en mesure de m’avancer du liquide en échange d’un virement bancaire ultérieur. Un jeune couple d’expatriés m’avait alors suggéré plusieurs alternatives pour me dépanner. C’est un mois plus tard, assis autour de la table, partageant la délicieuse pièce de bœuf délicatement cuite sur les braises brulantes, que je retrouve la fine équipe. Machin et machine sont en réalité des amis de Thibaut, qu’ils côtoient depuis leur expatriation à Buenos Aires. Une nouvelle coïncidence ; preuve que le monde n’est en fait qu’un minuscule village de 6 milliards d’habitants.

Un après-midi, sous les conseils de Thomas précédemment interviewé, je me rends à l’hippodrome Argentin de Palermo. Dans l’antre de l’architecte français L.F Dujarric, berceau de la passion turfiste des « portenos », je me laisse prendre au jeu du pari hippique et, guidé par un parieur d’expérience, j’emporte une mise non négligeable grâce au cavalier portant le dossard numéro 5.

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Le dernier jour, c’est avec allemands, colombiens et espagnols que je termine mon excursion « des bons aires », dans le quartier un peu bohème de San Telmo. Ici, les intellectuels et les artistes y ont élu domicile, suivi des antiquaires et des brocanteurs. Au milieu du marché dominical, certains trésors témoignent de l’opulence de Buenos Aires de la belle époque. A deux pas de la maison de Quino, le fameux personnage de BD : Mafalda, se prélasse sur un banc.

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Ville caméléon par excellence, ma prunelle se pose une dernière fois sur les grandes maisons au style colonial, les hauts immeubles modernes, les tendres pelouses et parcs ombragés, les avenues rectilignes qui dominent la ville…  J’abandonne le voile vaporeux de la cité et aborde une sortie de capitale toujours aussi rocambolesque. Puis, un couple de chiliens, ayant loué une voiture depuis Buenos Aires pour rejoindre Puerto Libertad, au nord du pays, m’embarqueront dans leur périple. Près de 16 heures de trajet, 1335 kilomètres, une seule voiture, de longues conversations, quelques explosions de rires partagées, une succession de micro-siestes et un bus local pour effectuer les dernières bornes jusqu’à Puerto Iguazù. Une fois sur place, je procède à mon désormais rituel « Palace tour », à la recherche  d’une auberge de jeunesse possédant un jardin, pour tenter d’y planter ma tente gratuitement. Je trouve refuge au bord de la piscine d’un hostel  de la calle Julio P. Amarante. Exhumant mes derniers malheureux pésos au bar de l’hostel, partageant une fraîche « cerveza » avec les occupants des lieux, je prépare ma dernière croisade en terre argentine : « Las Cataratas del Iguazu ».

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Plongée dans la forêt tropicale, j’y humerai l’air frais de la source et y apprécierai sa sueur pure comme l’azur. Sous le silence d’une mousse tropicale, les 275 chutes se déversent sans crainte, par un désordre orchestré et un fracas assourdissant, dans la rivière limpide d’Iguazu. Quoi de mieux que ce dernier fleuron en guise d’ultime souvenir du territoire argentin. Puisque les mots seraient incapables de décrire ce fabuleux spectacle, je laisse s’assécher ma plume à la faveur d’une vidéo éloquente pour ensemencer les rêves naissants derrière des yeux ébahis : http://www.theskemaglobestoppeur.com/videos/

Immortalisés comme il se doit, je ne m’attarderai pas sur ces rivages ; « Plus sage est celui qui conserve la nostalgie d’un paradis en l’abandonnant hâtivement que celui qui le transforme en enfer en s’y éternisant ».

Le 2 février 2013, je franchis une nouvelle frontière. Toujours confronté au casse-tête « Western Union » depuis la perte de ma carte bleue, je devrais bientôt, avec 70 pésos argentin, soit 10 euros, rejoindre le doux parfum de samba bourdonnant à mon oreille, et gagner Rio de Janeiro pour le Carnaval.

Comme à l’accoutumée, le meilleur des chauffeurs : 

 

55 Responses to Chili/Argentine; une histoire de frontières

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