Cap sur le Horn

Ushuaïa Nature, Ushuaia TV, maquilleur d’effluves corporelles sous une fleur de Lotus, diffuseur d’arôme aux résonnances paradisiaques, Ushuaïa dynamisant, hydratant ou encore Ushuaïa beauté apaisante à la fleur d’hibiscus… Autant de produits aux consonances édéniques que de tromperies médiatiques. Un parfum si exotique résonne dans la conscience collective à la vue de ces sept lettres en caractère italique. « L’âme de la foule », y voit un lieu mythique, synonyme de bout du monde. «El fin del mundo » comme l’indique l’écriteau, sur le front de mer, où les touristes affectionnent s’y faire photographier. Une énième courbure,  une dernière épingle, un ultime zigzag à travers les montagnes doucement saupoudrées de blanche laisse se profiler une ville portuaire qui ressemble davantage à une bourgade bretonne de bord de mer qu’au collier de corail de Bora Bora.  D’innombrables maisons-basses aux devantures chatoyantes et aux toitures colorées bordent l’avenue longeant le port, jusqu’au casino flambant neuf qui rayonne de mille lumières. Des conteneurs vert émeraude, vert épinard, rouge carmin ou coquelicot, bleu électrique ou bleu lavande, gris souris ou acier, submergent les berges. Ils abondent en masse vers les débarcadères, parfois par camions, souvent par bateaux, respectivement en direction du large ou du continent. Ces immenses caisses métalliques masquent les appontements où sont amarrés d’imposants cargos et hôtels flottants attendant patiemment l’embarcation de leurs passagers. Chaque soir, plus particulièrement le weekend, la Calle San Martin, rue principale d’Ushuaïa, donne lieu à un  spectacle étonnant. Au milieu des visiteurs en quête du souvenir idéal et des voyageurs se réchauffant autour d’un ardent et voluptueux breuvage derrière la vitrine d’un café, les habitants « défilent ». Leur nouveau gadget en poche ou porté à l’oreille, au volant de leur récent bolide ou tout bonnement coiffés d’une fringante voire inédite coupe ; ces derniers « paradent », avec la sourde lenteur de la taupe. Le temps est comme suspendu, tout est au ralentit. La jeunesse du quartier, elle, fricote dans les parcs voisins, à l’abri des regards indiscrets. Au cœur de l’artère centrale et sur les hauteurs, les artistes laissent éclore leur talent avec humour et moquerie. Dictature militaire des années 70, massacres du XXe siècle, conditions de vie de leurs ancêtres, ces virtuoses engagés expriment leurs idées de subtils coups de pinceaux. Ce bout du monde là semble si tranquille, si apaisé. La famille chez qui je suis hébergé m’expose, d’un ton amusé, que les hommes de lois et autres policiers peinent à s’occuper dans cette ville où les actes de délinquances y sont si inhabituels. Même d’une extrémité à l’autre, je choisi l’auto-stop pour effectuer mes déplacements. Difficile d’excéder les trois minutes avant d’être invité à rejoindre le siège passager. Mes nombreux chauffeurs partagent un sentiment unanime : « Es un pueblo muy tranquilo, muy seguro ! » L’un d’eux m’explique qu’Ushuaia possède probablement la population la plus éclectique du pays.  Venue des quatre coins du continent, une solidarité naturelle s’est instaurée ici depuis la nuit des temps. Chaque nouvel arrivant est accueilli, accompagné et aidé par ses pairs. Non loin de là, l’épave « Saint Christopher », remorqueur qui tenta en vain de remettre à flot le « Monte Cervantes », échoué en 1930, veille.

Ushuaïa depuis le canal Beagle

Ushuaïa depuis ses hauteurs

Hommage au coup d’Etat militaire mené par le général Jorge Rafael Videla en 1976.

La poste d’Ushuaïa

L’épave du remorqueur Saint Christopher

Il est temps de rejoindre le ponton Afasyn, où m’attend l’équipage d’ « Esprit d’Equipe ». Embarquement imminent pour un voyage à travers des terres jusqu’il y a peu, inviolées. Les quarantièmes rugissants et cinquantièmes hurlants n’ont qu’à bien se tenir. Le 12/12/12, jour historique ; dernières obligations administratives à la préfecture maritime, ultimes réglages sur l’alternateur, nous hissons les voiles.

« L’exploration polaire est le moyen le plus sûr et le plus hygiénique de passer un mauvais quart d’heure »

Aspley Cherry-Garraud

L’ »Esprit d’Equipe »

L’équipage de l »‘Esprit d’Equipe »

 

Le phare des éclaireurs

Des dauphins, ces princes des océans, domptant les vagues comme ils commandent les marées, folâtrent dans l’étrave du navire et accompagnent notre passage du phare des éclaireurs, dans la baie d’Ushuaïa. De l’autre coté du canal Beagle, nous abordons  Puerto Williams. Pensionnaire du territoire chilien, Puerto Williams se dit la localité la plus australe de la planète, en concurrence à Ushuaia, en Argentine. Passage de frontière oblige, c’est une escale incontournable avant de poursuivre vers d’autres profondeurs longitudinales. Cette presqu’île héberge le fameux  Micalvi. Indispensable aux habitants de cet archipel austère, balayées par les vents, ce bar, aujourd’hui mythe, commença sa carrière en tant que bâtiment de commerce sur le Rhin. Pendant la première guerre mondiale, la puissante Allemagne l’envoya livrer armes et munitions au Chili, jeune république prometteuse. A la fin des années cinquante, après de nombreuses missions accomplies, le Micalvi prend sa retraite. Dans la timonerie naîtra bientôt un bar au zinc convivial et accueillant. D’abord peuplé de militaires, ils laissent prochainement place à des arrivants d’un autre acabit : les navigateurs du grand sud. Grands buveurs et forts en gueule s’approprient ses murs couverts de fanions et d’épiques photographies. Certains soirs, le vieillard se remplit encore de l’ambiance qui a fait sa légende. Les aventuriers, revenus de l’Antarctique, y narrent leurs exploits héroïques. Les goguenards, eux, observent d’un air malicieux. Dehors, un squale, entré dans l’anse par mégarde, surprit par la marée, est secouru par les autorités compétentes.

Le Micalvi

Il est midi, il fait grand jour. Les démarches de sortie de territoire effectuées, nous mettons cap sur Puerto Toro, petit port de pêche de l’île Navarino. Seuls cinq enfants, une maîtresse d’école, et une vingtaine de « locaux » occupent la colline. Lors de la saison de pêche, la population frise avec la première centaine. Il n’est alors pas rare d’observer les « pescadors » troquer quelques centollas, reines des crustacés atteignant jusqu’à un mètre d’envergure, en échange de quelques paquets de cigarettes ou d’une bouteille de Coca-Cola. Nous en dégusterons une ration dans le carré central. Astucieux et diplomate, le village s’est promu « Poblado mas austral del mondo ». Par de jolies cabrioles syntaxiques, « ville », « localité », « Village », chacun s’attribue un qualificatif distinct qui en fait une destination unique. Sur le rivage, une chapelle au charme inouï chaperonne la vallée. Une étape utile puisque nous en profitons pour ravauder les pales de l’hélice, peu performantes jusqu’ici.

 

Pêcheurs sur l’unique ponton de Puerto Toro

Réparation de l’hélice

Nous rejoignons l’île de Lennox, à la pointe du canal Beagle. J’y fais la rencontre de Napoléon, un manchot empereur ayant déserté sa contrée ; là où les montagnes dérivent,  où les sommets déambulent et la banquise vagabonde pour devenir morceau de gruyère frigorifié. Sa majesté a trouvé refuge sur ce petit coin de paradis. Recueilli par la famille de militaires qui habite le sémaphore, Napoléon partage la niche du chien et a dégoté ici, une seconde famille. Aussi abracadabrantesque que prodigieux.

Sémaphore de l’île de Lennox 

Une brève halte proche de la caleta Maxwell, puis, ca y est… Le voilà. Émergeant du fond des abysses, celui sur qui la mer se cabre, se brise et déferle, celui dont les humeurs lassent, effraient ou désespèrent, celui qui ravage les entrailles des bateaux d’une voix rauque. Comme une impression de libération, de revenir de tout, celui qui a tant fait rêver et trembler les navigateurs se découvre. Si grand, si majestueux, si chimérique, accroché aux nuages versants leurs dernières larmes, le symbolique caillou jaillit de l’océan et m’émeut. Un moment comme il y en a peu. Un bonheur pur et simple. Découvert en 1616 par J. Le Maire et W. Schouten, latitude 55°58’47’’ Sud : le Kaap Hoorn. Je suis Cap-Hornier ! Nous sabrons le champagne pour célébrer l’événement pendant que mon oreille gauche redoute l’instant où un anneau doré viendra lui transpercer le lobe. Vivement le cap de Bonne-Espérance, et le privilège d’asseoir mes deux pieds sur la table.

 

Sur une plaque de marbre exposée sur le rocher, inauguré le 5 décembre 1992, est gravé le poème de Sara Vial en hommage aux Cap-horniers disparus.

En el final del mundo.

Soy el albatros que te espera

Soy el alma olvidada de los marinos muertos

Que cruzaron el cabo de Hornos

Desde todos los mares de la tierra.

Pero ellos no murieron

En las furiosas olas,

Hoy vuelan en mis alas,

Hacia la eternidad,

En la última grieta

De los vientos antárticos.

 

Au bout du monde.

Je suis l’albatros qui t’attend

Je suis l’âme en peine des marins morts

Qui ont doublé le cap Horn

Depuis toutes les mers du globe.

Mais ils n’ont pas péri

Dans les vagues déchaînées,

Aujourd’hui, ils volent sur mes ailes,

Pour l’éternité,

Dans une dernière étreinte

Des vents antarctiques.

 


C’est le moment choisi par les latitudes des cinquantièmes hurlants pour nous rappeler à leur trempe, à l’étendue de leur vigueur. Sous l’influence tantôt de l’océan pacifique, tantôt du froid atlantique, la météo évolue rapidement. Les quatre saisons défilent à la vitesse où Arturo Brachetti change de costume. Le vent souffle fort, avec entêtement. Trente nœuds, puis quarante, des rafales flirtant avec les cinquante nœuds. La mer se forme. Je me résouds à rendre la barre au second du navire, qui en fera de même envers le capitaine. Je garde un œil attentif sur ses manœuvres, ses réglages, scrutant ses moindres gestes. On apprend de ses ainés. Soudain, un bruit assourdissant retentit. Le winch bordant la trinquette vient de rendre l’âme. Tout s’accélère. Il faut affaler la grand-voile, ariser la toile, dénouer certains bouts, en raccorder d’autres. L’équipage est sur le pont, se soumet aux directives du skipper avec application et vivacité. La mâture continue son braillement. Puis, notre monture bourlingue, se redresse, poursuit sa marche, survole l’océan pour nous conduire avec quiétude jusqu’à Puerto Eugenia, à l’abri de la tempête qui rugit.

Avant

Après

 Seulement, le chemin est encore long et notre vaisseau n’est pas au bout de ses tourments. Après une journée de navigation sans encombres, nous jetons l’ancre devant Puerto Eugenio. Il est 4 heures du matin. Je suis précipité hors de ma couchette par un étrange bruit de pas sur une fine couche d’eau. J’ouvre un œil, puis l’autre. J’aperçois une silhouette, aussi peu vêtu qu’Adam ou Eve, gesticuler dans tous les sens. Une voix résonne dans la cabine : « On fait de l’eau Thierry, on prend de la flotte !». Je réalise à présent l’importance de la situation. L’idée de prolonger ma nuit s’évapore instantanément. La pointe de mes orteils, puis mes pieds, immergés dans une eau à la fraicheur neutralisante, sont eux aussi prestement dans le bain. La température qu’évoquent les trois centimètres d’eau recouvrant le plancher suffit à déceler que nous nous trouvons en terres australes. L’ « Esprit d’Equipe » n’a alors jamais aussi bien porté son nom. Chacun sort précipitamment de son sommeil et participe au « sauvetage » du navire. On écope, on remplit les seaux, on pompe, on évacue les boiseries flottantes dans le carré, on se relaie, on pompe encore… Soulagement : le niveau baisse. C’est désormais l’heure d’un grand nettoyage de printemps puisqu’une légère couche de gasoil s’est imprégnée dans tout le bateau et sur les aliments. Nous découvrirons par la suite que nos déboires furent causés par la pompe d’évacuation de la douche.

 

Nos mésaventures digérées, nous poursuivons notre route vers les glaciers. Au détour d’un rayon de soleil, à la surface de l’océan flottent les premières pommes d’amour glacées. Ces soucoupes immaculées sont les bambins du glacier Pia. Planqué derrière les fjords qui jalonnent le canal Beagle, le colosse au pied d’argile apparait. Nous nous approchons lentement, d’un pas de velours, sous le craquement des graines d’icebergs contre la coque du bateau. Dans un vacarme assourdissant, d’énormes blocs de glace se détachent pour se jeter dans l’océan, créant ainsi des ondes se propageant jusqu’à notre embarcation, en rides successives. Trois jours durant, nous explorerons les glaciers de la cordillère Darwin. Prénommé Francia, Alemania, Holanda, ou Italia, ils doivent leurs noms en hommage aux nationalités des explorateurs ayant navigué, quelquefois péris dans ces ambiances hostiles. 

Parfois, certains paysages nous obligent à s’incliner, humblement,  devant la grandeur de la nature. D’une clarté sans nom, plus limpide que de l’eau de roche, d’un bleu céleste, on se sent si minuscule face à ces pics cisaillés, si impuissant face à ces forces qui animent notre planète. A l’aube, l’air transparent laisse imploser quelques mirages.

Le canal Beagle est aussi riche en glace qu’il l’est en histoire. Suivant la piste du gibier, ou fuyant de potentiels ennemis, la migration des Hommes, commencée en Asie, s’est achevée aux confins de la Terre, aux alentours du Cap Horn. Les Hommes, ce sont les kaweskars, les Yamanas, les Onas ou les tehuelches. Durant des millénaires, ces hommes du paléolithique auront survécu dans un environnement aussi rude que le climat, vêtus simplement de peaux de guanaco ou le corps enduit de graisse de phoque, armés de lances, d’arcs et de harpons. Un siècle de relation avec « l’homme blanc » aura suffit à anéantir cette « misérable race rabougrie, dont le langage mérite à peine le nom de langage articulé » selon les mots de Darwin, dont une partie de la cordillère porte pourtant son nom. Sur l’île de Navarino où nous amarrerons l’Esprit d’Equipe, subsiste la dernière représentante vivante des Yamanas. Elle vend aujourd’hui des canots traditionnels miniatures.

Nous cabotons enfin vers la caleta Ferrari, où y est installé un véritable gaucho. Le temps d’une ballade à cheval puis d’une soirée autour d’un feu de bois, nous échangeons sur son parcours, sa notion du temps, son rythme de vie, la chasse, la pêche… Débarqué pour une mission de trois mois, il siègera dans la bicoque accroché à la plage plus de dix ans.  Il élève plus de 600 chevaux sauvages dans la montagne pour le compte d’un milliardaire, propriétaire de l’île. Seul sur son lopin de terre la quasi-totalité de l’année, son amie, une belge installée en Argentine vient le rejoindre trois mois par an. Pourtant issu d’une famille de pécheurs, c’est dans la chasse qu’il trouve son plus grand épanouissement. A l’aide de balles artisanales, il traque le bétail, fusil épaulé, agrippé aux rênes de son étalon, à partir du mois d’avril. Tireur expert, je le sens fier de me présenter sa carabine, son fusil, ainsi que les abondantes boites à chaussures sur lesquelles il perfectionne son tir. Certains chevaux sont eux aussi guidés vers l’abattoir, une lame de couteau dans la trachée pour les achever. Ces derniers sont pour la plupart castrés. Pour se faire, un coup de machette et un sceau de gros sel suffisent à la cicatrisation de la plaie. Il m’exprime son enchantement de vivre en harmonie avec la nature, loin des sollicitudes et des tracas du continent. Un choix de vie atypique pour une sérénité affichée.

Caleta Ferrari

 

La boucle est bouclée. Une dernière nuit à Puerto Williams, le soir du 24 décembre, puis un retour au ponton Afasyn, à Ushuaia. Pour la première fois depuis le 21 octobre dernier, la distance avec ma famille s’intensifie. Un membre de l’équipage me propose son téléphone afin d’opérer un bref appel vers l’hexagone, et ainsi souhaiter un joyeux noël à toute la tribu rassemblée en cette fin d’année.

Après quinze jours sur les flots, je pose un pied, légèrement déconnecté, sur la terre ferme. Voitures, magasins, boutiques de souvenirs, groupe de touristes, hôtels luxueux, habitations… Peu à peu, je regoûte aux stigmates de la civilisation contemporaine.

Toujours dans l’attente de recevoir une nouvelle carte bancaire depuis mes mésaventures boliviennes, je dois de nouveau avoir recours au transfert d’argent Western-Union ; une véritable dépendance qu’il n’est pas toujours facile à orchestrer. En effet,  je vadrouille entre les halls d’hôtels et le bureau de la capitainerie, dans le but de me connecter à la toile, et ainsi entrer en communication avec un compatriote français capable d’effectuer l’envoi. Le 28 décembre, mon escarcelle s’amaigrissant et l’appréhension d’un réveillon solitaire sur les routes patagoniennes qui se profile, me torture l’esprit. Finalement, deux acolytes breton et parisien se chargeront de la marche à suivre. Ma bourse ranimée, je peux désormais rebondir vers une prochaine destination. Il m’était impossible de quitter Ushuaia sans embrasser Guillermo et Blanca, qui m’ont accueilli comme un fils, les quelques jours ayant précédé et succédé mon expédition maritime.

Maison de Blanca et Guillermo

31 décembre 2012, 5h55 : 1600km, 41 heures d’auto et camion-stop sans dormir depuis Ushuaia, je peux désormais réveillonner les pieds dans l’eau sous 31 degrés Celsius à Puerto Madryn. Un réveillon placé sous le signe de l’international, et pour toute la famille puisque l’entourage parental et fraternel se partage le Brésil et l’Espagne pour célébrer le passage à 2013. Bonne année !

Bonne année 2013 from The Globe Stoppeur on Vimeo.

Comme à l’accoutumée, le meilleur des chauffeurs : 

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