La Bolivie : Ses splendeurs, ses surprises et ses galères.

Mon arrivée à La Paz est marquée par un évènement exceptionnel. Après des premiers pas en Bolivie à Copacabana, petite bourgade paisible baignée par le lac Titicaca, je rejoins la capitale la plus haute du monde, perchée à 4000 mètres d’altitude. Ici, on a les pieds sur terre mais la tête dans les étoiles. Véritable cité bouillonnante, le centre est vraisemblablement l’un des plus animé que j’ai pu apercevoir depuis le début de mon voyage. Aux heures de pointe, la place San Francisco, esplanade hébergeant le plus bel édifice colonial de la ville, peine à contenir les foules. Pourtant, le 21 Novembre 2012, « le jour d’après », La Paz, la capitale bolivienne n’est plus elle-même. La paix des cimes des Andes, habituée à une activité des plus bariolées, une atmosphère des plus bruyante et mouvementée qui soit, s’est métamorphosée. Sa circulation infernale, son incessant brouhaha, ses rafales de Klaxons ou encore l’insatiable appel des commerçants à la sauvette ont littéralement disparu… Pour laisser place à un véritable chaos urbain. A ma sortie de l’auberge, je suis gagné par un sentiment d’incompréhension voire d’inquiétude. La ville est déserte. Seule l’armée et la police peuplent les rues. Je tente d’en apprendre davantage auprès d’un agent assermenté. Ce dernier m’enjoint à rebrousser chemin sans m’accorder plus d’explications. Je croise à mon retour un groupe de touristes Français, agrippés à leur badge d’autorisation tel un félin à sa prise. Ils m’expliquent que nous assistons à la journée de recensement national, survenant chaque décennie. Pour ce faire, c’est un pays tout entier qui est immobilisé. Pendant 24 heures, aucun bolivien n’est autorisé à quitter sa résidence. N’ayant pas d’autorisation de circuler, je décide cependant de  prolonger ma « visite » de La Paz, unique en son genre. L’arrestation de deux européens sous mes yeux me pousse à regagner mon auberge au plus vite, longeant les murs, tête baissée.

A quelques pas de « l’Hostel », un père et son fils, assis sur les marches de leur maison, discutent. J’en profite pour les interroger sur le fonctionnement de ce dénombrement si particulier. Ils m’expliquent que face au nombre accru de personnes non déclarées, c’est le seul moyen instauré par le gouvernement afin de renseigner avec exactitude, non seulement le nombre de personnes dans le pays, mais également de mesurer à la fois les besoins réels en infrastructure (école, par exemple) et les ressources potentielles (militaires et fiscales). Les deux acolytes semblent pour leur part s’intéresser à la France, sa culture, son histoire. Ils m’interrogent sur les guerres napoléoniennes, la révolution française, le montant des salaires, la beauté de nos femmes ou encore les années Chirac. Lui est avocat. Né à Copacabana, il vit à La Paz avec sa femme et ses quatre enfants. Nous nous amusons à imaginer qu’il pourrait être en mesure de me défendre si par malheur je venais à me faire interpeller par la police touristique. Son fils ainé, lui, rêve de devenir chef cuisinier. Nous échangeons sur les différentes garnitures française et bolivienne et je sens ses papilles s’illuminer lorsque je lui décris nos spécialités hexagonales. Enjoué de cette conversation, je regagne ma case, afin d’éviter toutes réprimandes des autorités, et tente de tuer le temps avec mes camarades de dortoir. A la tombée de la nuit, je ne suis toujours pas parvenu à joindre Maurice, mon interlocuteur Couchsurfing, chez qui je dois séjourner. A minuit, heure à laquelle le « couvre-feu » prend fin, les mots prononcés par l’autorité paternelle avant mon départ résonnent dans ma tête : « osez les enfants, osez ! ». Serinant intérieurement une tirade en Espagnol, je me rends au numéro 284 de la calle Santa Cruz, chez Rodolfo, le père de famille rencontré dans l’après-midi. Un simple « Ding-Dong » et la porte s’ouvre. Suite à une concise description de la situation, Rodolfo me conseil d’abord de me rendre dans une « tienda » à quelques mètre de là, où je pourrais passer la nuit à un tarif avantageux. A la recherche de la fameuse taverne, une voix m’apostrophe. Rodolfo me propose finalement de ranger ma tirelire et de le suivre jusqu’à chez lui où un douillet canapé m’attend. Son hospitalité ainsi que celle de son épouse et de sa progéniture s’avèrera digne des plus grands hôtels de la planète. De copieuses ailes de poulet, un verre de coca, un échange de mails et d’adresses, quelques photos, un salon aménagé en chambre d’hôtes et une chaude couverture plus tard, me voilà en prélude une inattendue veillée. Soucieux de ne pas me réveiller, je les entends circuler d’un pas de velours, sur le parquet grinçant. Le lendemain, c’est Madame Caballero qui me sort d’un sommeil profond afin que je ne sois pas en retard pour la célèbre descente de « La route de la mort » programmée dans la matinée ; quelques dizaines de kilomètres d’intense schuss à vélo le long des vallées bordant la capitale. C’est le moment d’un dernier au revoir et une promesse d’un pareil accueil s’ils venaient à entreprendre un voyage en France.

La suite de mon exploration de La Paz revête une succession de mésaventures. D’abord, ma rencontre avec une charmante septuagénaire. C’est en scrutant mon chemin dans les rues inondées de monde que cette dernière me propose son aide. Marie-Jeanne, issue d’une mère bolivienne et d’un papa niçois parle un français quasi-parfait. Elle m’apprend qu’elle réside à Sucré, et a fait le déplacement à La Paz pour renouveler ses papiers d’identités, confisqués par la préfecture le temps d’une vérification. Seulement, les délais administratifs allongés, elle doit demeurer une nuit supplémentaire sur place avant de reprendre un bus demain dans la soirée. Ses bas de laines presque épuisés, elle m’informe être à la recherche d’une auberge économique. Je lui propose de l’accompagner à celle repérée à mon arrivée, acceptant trente bolivianos en dortoirs. Toutefois, sans justificatif d’identité, elle se trouve dans l’incapacité d’obtenir la chambre. Marie-Jeanne m’annonce qu’elle connaît un endroit où se rendre mais ce dernier s’élève à cinquante bolivianos. Attendri par son discours et apitoyé par sa posture, je lui avance gracieusement les fonds nécessaires. Elle m’assure me rejoindre demain matin afin de me rembourser, dès qu’elle aura récupéré ses papiers et pu se procurer la somme contractée. Elle ajoute que pour remercier, je pourrai loger chez elle à Sucré lorsque je m’y rendrai. Malheureusement, le lendemain, personne ne se présentera à l’auberge et je ne reverrai jamais la couleur de mes espèces. Tel le corbeau de La Fontaine, honteux et confus, je jurai, mais un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus. Ce jour là, l’aïeule de la veille n’est pas la seule à avoir disparue. Mes chaussures, promises à une nuit de tranquille essorage dans le patio du gîte rejoint, s’avèreront, elles aussi, évaporées. Il est temps pour moi de me retirer de la ville, certes chargé en étonnement, mais également en tours disgracieux. Je rejoins Potosî, un des trésors de l’architecture baroque d’Amérique du sud ; un héritage fastueux issu de l’âge d’or des mines, dans lesquelles de nombreux indiens et esclaves ont péri. Après dix heures de trajet en bus de nuit, un malheur n’arrivant jamais seul, je me réveille dépecé de mon porte feuille, pourtant visiblement en sécurité dans ma poche à fermeture. Les autres passagers du véhicule n’ont assurément aucune information sur l’escamoteur qui a opéré pendant mon sommeil. Dépanné de quelques pièces de monnaie par l’une des voyageuses présente à ma sortie du car, je me rends au commissariat central. Cependant, les dépositions ne sont pas prises en compte le weekend ; qui plus est à six heures du matin.

Déterminé à fuir l’orage qui fulmine au dessus de ma tête depuis maintenant trois jours, je décide de rallier l’ « hostal compania de Jésus », à trois minutes à pied du poste de police, afin de me connecter sur la toile. Je suis accueilli par la responsable de l’hôtel qui m’offre un petit déjeuner et un réseau internet, de quoi opposer mes cartes de crédits et me renseigner sur la marche à suivre en vue de reconquérir une santé financière dans une banque partenaire. C’est alors un fabuleux enchainement d’empruntes de solidarité qui s’amorce. Dans la salle du petit déjeuner, je partage mes déconvenues avec Luc et Tim. L’un est un professeur à la retraite, l’autre est retoucheur photo pour la publicité. Le premier à quitter la France à 18 ans pour un an d’échange au Canada, à Toronto. Il y restera quarante ans. Le second a démissionné de son poste à Sydney pour s’octroyer huit mois de découverte en Amérique du Sud. A l’heure où le Franco-canadien me propose de m’avancer 200 bolivianos pour rejoindre Sucré dans la soirée, le spécialiste de Photoshop me convie à entreprendre une visite des mines avec lui dans l’après midi. Ce dernier m’invite à entreposer mes affaires dans sa chambre et de m’y décrasser avant d’aller nous restaurer et amorcer notre excursion sous terre. Un peu de joie dans mon désarroi, c’est sur une dynamique positive retrouvée que nous entamons une descente à plus de 100 mètres de profondeur. Une expérience inoubliable et traumatisante. De long tunnels étroits où l’on rampe, où l’on marche courbé, où l’on y voit des enfants « mineurs » s’y épuiser, où l’air n’y est pas toujours respirable et où le fameux roman de Zola : Germinal, prend forme sous mes yeux.

L’incursion terminée, c’est à toute « berzingue » que j’approche le terminal terrestre. Trop tard, le dernier bus a filé il y a dix minutes. Or, je suis dans l’obligation de gagner Sucré si je veux être en mesure de réceptionner de nouvelles finances, expédiées à la Western Union. Sollicitant l’aide d’une policière, cette dernière astreindra un taxi, se dirigeant vers la direction souhaitée, à m’accepter dans la voiture. Trois heures plus tard, je pose mes valises à « La Dolche Vita », chez des suisses, installés ici depuis bientôt dix ans. Sucré, encore la capitale constitutionnelle du pays, la cité blanche héberge de somptueux édifices que je ne tarde pas de découvrir. En quête d’une église, je débusque une titanesque cathédrale qui célèbre non seulement une messe animée, mais plus particulièrement la confirmation de nombreux fidèles. Monseigneur Jusus Perez, interrogé à la fin de la cérémonie, m’explique que Sucré est l’une des villes les plus catholiques de la région.

Sucré est également l’une des villes les plus estudiantines du pays. Son université est prisée par des étudiants venant de toutes parts. Intrigué, je m’abandonne à la chasse de ce gouffre de savoir et bénéficie d’une expertise de premier ordre, dispensée par deux jeunes futurs journalistes, réquisitionnés par Ronald Lemoine, le responsable de la bibliothèque, en poste depuis plus de trente ans.

Lundi, jour d’ouverture des banques, c’est avec un capital reconquis, désormais précieusement dissimulé et intimement préservé, que je gagne Uyuni pour entamer la traversée du renommé désert de sel ; le salar d’Uyuni. Là bas, j’y rejoins deux amis, étudiants en école de commerce en France, ils profitent de leur échange à Buenos Aires pour sillonner le reste du continent. Nous prenons part à l’aventure en Jeep agencée par un ancien mineur reconverti en guide touristique. À 3 650 m d’altitude, le plus vaste désert du monde, reposé sur 40 mètres d’épaisseur, alternant couches de sel et de glaise, est déconcertant. D’une blancheur étale, l’horizon à l’infini, d’une platitude parfaite, l’endroit est féérique. Naturellement, nous ne manquons pas l’occasion de nous prêter au jeu des traditionnelles photos se jouant de la gravité. Dans cet enfer blanc, supportant des chaleurs inouïes, quelques centaines d’hommes piochent, creusent à longueur d’année pour dégager des briquettes de sel non iodé. Après trois jours et deux nuits d’un vigoureux et salé circuit, je suis déposé à la frontière, la deuxième de mon périple et gagne dans la nuit, San Pédro de Atacama, au Chili.

C’est dans la cour extérieure de l’auberge « la casa del sol » que j’obtiens l’approbation de la propriétaire d’y planter ma tente, devenant ainsi le nouveau voisin du barbecue.  Lové au cœur d’une oasis perdue en plein désert d’Atacama, San Pedro est un splendide petit village d’adobe (briques de terre et de paille cuites au soleil). J’y fait la rencontre d’un français, qui m’offre un plaisir inestimable à quelques milliers de kilomètres de ma patrie et comble un manque profond : une baguette de pain made « in » France. En vacances à San Pédro il y a deux ans, ce jeune apprenti délaisse son pays d’origine pour monter ici une boulangerie. Un local construit de ses mains, des ventes d’abord dans la rue en attendant la fin des travaux, il travaille avec acharnement pendant deux ans pour acquérir son statut de boulanger. Accueilli en virtuose de la farine, c’est dorénavant les hôtels de la région qui font appel à ses talents. Ambitieux, il souhaite développer son activité dans les villes voisines. Pour autant, appelé par de nouveaux horizons prometteurs, je ne resterai que peu de temps au pied de l’Altiplano, et rejoindrai bientôt un tout autre décor.

 

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